Interviews Anat Bar-Gera : Comment Internet change l’Afrique

Le marché de la téléphonie mobile et de l’Internet mobile enregistre en Afrique une croissance qu’il ne connaît nulle part ailleurs. L’accès à cette technologie ouvre à de larges couches de population de nouvelles possibilités de gagner de l’argent, d’apprendre, et de se connecter au monde. Anat Bar-Gera, entrepreneuse vivant en Suisse, s’est implantée sur ce marché de croissance.

Madame Bar-Gera, vous avez multiplié les créations d’entreprises au cours de votre carrière professionnelle. Quelle est votre motivation ?

J’aime mon travail. J’ai eu de la chance, car j’ai créé toutes ces entreprises avec mon mari, lui-même un entrepreneur créatif. De plus, j’ai étudié à l’INSEAD à Fontainebleau où j’ai rencontré, ainsi que plus tard en Suisse, des personnes motivées, puis j’ai trouvé ma voie vers le secteur des télé­communi­cations. J’ai exploité les opportunités qui se présentaient. Je suis animée par les possibilités gigantesques qui existent en Afrique.

Qu’est-ce qui rend ce continent si intéressant à vos yeux ?

La démographie et le potentiel ! L’Afrique est jeune, la moitié de la population a moins de 20 ans. Nulle part ailleurs dans le monde cette classe d’âge n’enregistre une croissance aussi rapide. Ces jeunes contribuent au dévelop­­pement de l’Afrique. La croissance économique atteint en moyenne 5 à 7 % par an sur ce continent.

Un certain espoir vient s’y ajouter aussi.

Il est fondé : nous assistons actuellement à l’émergence d’une classe moyenne à croissance rapide dans de nombreux pays. Les besoins de consommation de cette classe donnent des ailes à l’économie. Les gens quittent la campagne pour s’établir dans les villes. Mais la construction des infrastructures ne suit pas le rythme de l’urbanisation qui progresse. Il subsiste de grands problèmes, comme la pauvreté, un chômage élevé, notamment chez les jeunes, et souvent aussi des soins de santé déficients.

L’Afrique devient-elle la nouvelle Chine en termes de développement ?

Le potentiel est là. D’ici 2025, l’Afrique aura le plus grand réservoir de main-d’œuvre au monde. La formation est un thème crucial. Si ces personnes disposent des connaissances et des expériences nécessaires, la tendance à la hausse se poursuivra. Mais il faut aussi un environnement qui favorise le développement et qui attire les investisseurs tels que nous. Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui s’engagent le plus fortement en Afrique.

Quels sont les facteurs fondamentaux d’un tel environnement ?

Un système financier stable et une organi­sation juridictionnelle fiable, des règlements transparents et équitables, un système fiscal adéquat, la libre circulation des devises, etc. Les investisseurs étrangers étudient de très près ces aspects fondamen­taux. Ils veulent non seulement apporter du savoir-faire dans ces pays, mais aussi créer des valeurs et, bien sûr, gagner de l’argent.

Vous avez dit qu’un des piliers du développement est l’infrastructure. Quelle est l’importance des télécommunications ?

De nombreuses économies africaines reposent encore sur l’exploitation des matières premières naturelles. Mais les temps changent, le monde devient numérique. Créer un écosystème fertile qui permette le passage à l’ère numérique est une mission prioritaire. Il faut que les gouvernements et les législateurs garantissent le raccordement d’un pays aux câbles sous-marins existants à des prix équitables, mais il faut aussi assurer la distribution au consommateur final sur place. Dans les pays où nous sommes présents (la Côte-d’Ivoire et le Cameroun), nous contribuons à ce que le plus grand nombre ait accès à l’Internet et, ainsi, au savoir et aux innovations. L’objectif est de réduire la fracture numérique par des services utiles et pertinents et, un jour, de l’éliminer complètement.

Quelle technologie faut-il pour cela ?

En tant qu’opérateur de télé­communi­cations, notre entreprise mise sur la connectivité à haut débit par le biais du réseau mobile 4G/LTE. Nous sommes nous-mêmes les financiers de l’infrastructure nécessaire. La bonne connexion que nous offrons permet de communiquer par Skype, de jouer et de se divertir en streaming, d’utiliser les services du Cloud et, bien sûr, de faire des affaires. Des cartes prépayées à prix modeste pour des paquets de données et de petits modems facilitent l’accès. Bientôt, les récepteurs de ces services seront même intégrés directement dans les smartphones.

Éliminer la fracture numérique paraît simple. Comment les choses se passent-elles concrètement ?

Nous voyons bien qu’une connexion ne suffit pas à elle seule. Les gens ont besoin de raisons et d’incitations pour aller en ligne. C’est pourquoi nous créons des contenus locaux, par exemple une liste de restaurants et d’hôtels, des adresses de commerçants/ artisans et de prestataires, des possibilités de transports, des horaires de trains, des horaires d’avions, etc. La quasi inexistence de services bancaires pour les petits clients favorise l’émergence de systèmes de paiement électroniques et crée des opportunités commerciales supplémentaires. Nous avons fait équipe avec PayPal et avons été les premiers à offrir ce type de paiements en ligne en Afrique de l’Ouest. Les petites et moyennes entreprises déploient en effet un énorme effet de multiplicateur. Avec des conséquences pour l’économie dans son ensemble : 10 % d’accès à Internet en plus génèrent une croissance de près d’1,4 % du produit intérieur brut. Les universités nous fournissent un autre exemple. Si nous offrons l’accès à Internet sur un campus comme celui de l’université de Douala, de nombreux étudiants en profitent. Ils accèdent tout d’un coup à des sources de connaissances gigantesques sur Internet et peuvent aussi entretenir de meilleurs contacts avec leurs amis et leurs familles.

Comment une entreprise suisse telle que la vôtre peut-elle réussir en Afrique ?

La Suisse est un pays neutre qui n’a pas de passé colonial. Il n’y a donc pas de ressentiment à notre égard, ce qui est précieux. Un proverbe dit : « La Suisse a des montres, l’Afrique a le temps. » Les choses fonctionnent souvent autrement que chez nous. Il est important, notamment, d’avoir des relations personnelles pour faire des affaires et de connaître ses interlocuteurs. Mais nous aimons aussi nous investir personnellement : mon mari aide un orphelinat au Cameroun et s’emploie à créer un environnement favorable pour ces enfants. Les entreprises sont encouragées à s’engager aussi, au travers du sponsoring notamment.

Vous avez trouvé des amis et des soutiens importants pour vos projets. Quelle est l’importance de ces relations ?

Les contacts sont importants. Je voyage beaucoup et donne régulièrement des conférences. Des amis et des connaissances nous soutiennent à plusieurs titres. Ainsi, Lord Paul Boateng, le Premier ministre d’origine africaine en Grande-Bretagne, siège à notre conseil d’administration, de même que Nozipho January-Bardill, l’ancienne ambassadrice d’Afrique du Sud en Suisse, qui travaille aujourd’hui pour l’Onu à New York. Jusqu’à un passé récent, nous pouvions compter aussi sur Ekwow Spio-Garbrah. Mais, appelé comme ministre du commerce dans le gouvernement du Ghana, ce diplomate a dû se démettre de ses fonctions chez nous.

Pourquoi vous concentrez-vous sur la région subsaharienne ?

Nous avons bien réfléchi avant de choisir nos sites. La Côte d’Ivoire connaît actuellement un essor exemplaire, et le Cameroun est un pays stable. L’Afrique subsaharienne compte une population de près de 800 millions de personnes, dont un tiers appartiennent déjà à la classe moyenne ou ont une chance d’y accéder. Pour nous, la question est de savoir si ces personnes veulent accéder à Internet. Nous pouvons observer qu’elles le font dès qu’elles disposent du revenu nécessaire. La classe des jeunes, en particulier, compte un grand nombre d’« early adopters ». Le fait est que ce groupe dépense aujourd’hui déjà pour les télé­communi­cations une part de son revenu plus importante que, par exemple, les gens en Europe. Le téléphone mobile est important pour ce groupe. Dans de nombreuses villes, l’implantation d’antennes est déjà très dense. Le défi consiste à faire la même chose dans des régions rurales. Mais pour cela, il faut d’abord que l’électricité soit installée.

Quel est votre prochain objectif ?

Nous utilisons une matrice à plusieurs variables pour rechercher les pays qui offrent de bonnes conditions d’accès à leur marché. Le Ghana, le Sénégal et le Mozambique sont en tête de liste. Mais parfois, la chance vient aussi de l’extérieur. Il n’est pas rare que des entreprises s’adressent à nous pour nouer un partenariat ou que les autorités de réglementation recherchent le contact avec YooMee Africa.

Le siège social de votre entreprise se trouve dans une banlieue de Zurich, à des milliers de kilomètres de l’activité opérationnelle. Comment est-ce arrivé ?

Mon mari et moi sommes venus en Suisse après notre formation à l’INSEAD, suite à une excellente opportunité de travail qui nous y a été offerte. Nous vivons donc ici avec nos enfants, ce qui nous plaît beaucoup. Ces dernières années, nous avons créé plusieurs sociétés dans le domaine des télé­communi­cations et en tant que fournisseur d’accès à Internet, dont aucune n’a de lien purement suisse. Nous avons spontanément décidé de nous engager en Afrique après qu’un ami nous y a incités. Nous avons demandé une licence, l’avons obtenue, et avons débuté. C’est tout simple.

Vous voyagez énormément. Comment parvenez-vous à concilier votre vie privée et votre vie professionnelle ?

Je prends du temps pour ma famille. J’essaie de garder mes soirées et les week-ends libres, quitte à ce que notre vie sociale en souffre parfois. Par chance, notre bureau est situé tout près de chez nous. J’accompagne mon plus jeune enfant à l’école et aux matchs de foot le plus souvent possible. Pour mon équilibre, je pratique le yoga ou fait un tour de stand up paddle sur le lac de Zurich. Mais j’ai aussi encore un peu de temps pour d’autres activités, par exemple comme membre du Bureau d’Unicef Suisse, un engagement qui m’apporte une satisfaction toute particulière.

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